Une charogne

« Une charogne »

            Baudelaire, poète au confluent du romantisme, du Parnasse et du symbolisme, sombrant dans les vertiges du spleen  [ malaise profond de l’âme qui souffre de sa condition humaine ] et aspirant sans cesse à un idéal  inaccessible de beauté et de pureté, publie en 1857 son recueil Les Fleurs du mal. Il tente, dans sa poésie, d’extraire la beauté du mal et de transfigurer une réalité sordide. La Mort, ultime espoir d’échapper au spleen est très présente.

Le poème étudié est le XXXII. Il se situe dans la première partie du recueil intitulé  « Spleen et idéal » et a pour titre « Une charogne ». Il est composé de douze quatrains hétérométriques ( alexandrins/ octosyllabes croisés)

[LECTURE]

Méthode semi-linéaire

Le locuteur-poète s’adresse à la femme qu’il aime.

-Dans un premier temps, du vers 1 au vers 36, il évoque un souvenir.

-Dans un second temps, il justifie cette hideuse réminiscence en évoquant cette fois, l’avenir.

 

  1. Résurgence d’un souvenir
    1. L’horrible spectacle de la réalité
    2. La beauté extraite de l’horreur, grâce au regard de l’artiste

 

  1. L’horrible spectacle de la réalité

 

1)      Il s’agit d’un souvenir→ « Rappelez-vous »

C’était un spectacle→  « nous vîmes » ; découverte brutale→ passé simple + « au détour d’un sentier ».

Dès le 1er quatrain le locuteur annonce « l’objet » du souvenir et du spectacle : «  une charogne » (v.3). Notons que l’objet-même donne son titre au poème.

2)  Le locuteur nomme l’objet en effectuant des variations, se justifiant :

- notons d’abord que le corps découvert semble être plutôt celui d’un animal (cf  « comme une femme ») mais ce n’est pas une certitude.

- le terme « charogne » vient du latin « caro » = chair. Une charogne est un corps d’animal mort, en putréfaction.

- On a donc tour à tour « cette pourriture » (v.9) « la carcasse » (v.13) [= ensemble des ossements décharnés du corps d’un animal, qui tiennent encore les uns aux autres] « le corps » (v.23) « les formes s’effaçaient » (v.29) le « squelette » (v.35). Au  fur et à mesure des quatrains, on note le passage du cadavre au squelette. La chienne, est assimilée à un charognard.

-Le locuteur insiste déjà globalement sur l’horreur : « infâme » (v.3) « putride » (v.17) « enflé » (v.23)

Ainsi, l’être qui était vivant est peut être beau, par la loi de la nature devient monstrueux puis s’anéantit :

-de lui-même par les liquides pourrissants

-par les éléments : le soleil semble « cuire à point » cette viande

-par les animaux : les mouches (quatrain V) qui s’en prennent à la chair, la chienne (quatrain IX) qui s’en prend aux lambeaux qui restent et aux os qu’elle rongera.

[ Humour un peu noir du locuteur ? le corps devenu monstrueux aux yeux des humains devient objet de convoitise et de délice aux yeux des chiens ! ]

3)                                                                                                                                                                 Le poète exprime l’horreur de la mort par un réalisme cru, obstiné à choquer. Sur ce plan, il rappelle certains aspects du baroque (le fameux « mauvais goût »).

  • Les sécrétions « suant les poisons » (v.6)
  • L’odeur insupportable « ventre plein d’exhalaisons » (v.8) et surtout les vers 15 et 16
  • Le bruit « les mouches bourdonnaient » (v.17)
  • Le poète évoque diverses parties du corps : « jambes » (v.5) « ventre » (v.8, 17) On notera le mot « jambes » à la place des pattes.
  • Il transcrit le « mouvement » : quatrain II : « Ouvrait… son ventre » Le même mouvement d’ouverture et de dispersion se retrouve suggéré par « …rendre au centuple…avait joint » (v.11, 12) De même on a « la carcasse…s’épanouir » (v.14)

Le vers 23 traduit également le mouvement dû aux mouches. Le mouvement est donc lié à la désintégration et non à la vie→v.29 « les formes s’effaçaient ».

  • Notons enfin la connotation sexuelle évoquée par les membres qui restent et leur position : « jambes en l’air », comme une femme lubrique [= manifestant un penchant brutal pour la luxure] et éventuellement le mouvement évoqué au quatrain VI. Evocation d’une prostituée ? cf v.7

4)                                                                                                                                                                 Remarquons que le locuteur retranscrit et crée, pour traduire et accentuer l’effet d’horreur, le contraste : « ce beau matin d’été si doux » (termes mélioratifs + hyp) ≠ « un e charogne infâme » (péjoratif t…). Plus loin, même effet volontaire de paradoxe : « comme une fleur » ≠ « puanteur »

B. De l’horreur à la beauté : transfiguration du réel

1) Le poète termine la partie totalement descriptive (v.1-36) sur un effet de comique de situation : les promeneurs ont interrompu le festin de la chienne qui craint des rivaux ! « chienne inquiète » « d’un œil fâché ». Ce quatrain qui, comme le 3ème, évoque le côté « comestible » de la charogne faisant sourire le lecteur, dédramatise la description sordide de la mort.

2) La pensée érotique du poète, d’une certaine façon, réintroduit la charogne dans le monde des vivants : Eros l’emporte alors sur Thanatos. L’adjectif « brûlante » peut évoquer le désir.

3) Le poète évoque une nature accueillante, pleine de vie et joyeuse : « Le soleil rayonnait » « Et le ciel regardait » (personnification) les fleurs s’épanouissent→ la charogne suit le mouvement ! Les mouches d’été bourdonnent. Nombreux verbes d’action « descendait, montait… ou s’élançait » 

4) Le poète transforme l’idée de dispersion en notion de distribution : la multiplication est rendue positive→ « rendre au centuple » (reconnaissance) ; l’enjambement plus le pluriel suggèrent le nombre et le mouvement « D’où sortaient de noirs bataillons  De larves qui coulaient… »

Le cadavre donne la vie aux mouches qui lui redonnent un semblant de vie « ces vivants haillons »

De même les termes « Tout cela » « Et ce monde » évoquent tout un monde animal parallèle au monde humain et qui lui redonne une dernière utilité « Vivait en se multipliant ».

5)                                                                                                                                                                 Paradoxalement face au spectacle déprimant de la mort, c’est à la vie que pense le poète et à ce qu’elle contient de plus agréable et positif :

-                                                                                                                                                                     Le travail lié à la vie : → v.27, 28 (notons l’enjambement) : GRAIN

-                                                                                                                                                                     Les éléments naturels : → « comme une vague » « comme l’eau courante », « en pétillant » évoque le bruit d’un feu de bois ; le soleil rayonne « (comme) …et le vent » mais, au fil de la description, c’est l’ART qui apparaît comme une préoccupation du spectateur-poète :

-                                                                                                                                                                     la musique « une étrange musique » Baudelaire, dans la poésie a souvent évoqué la musique et le rythme→ « mouvement rythmique » Derrière ce mot de musique, on peut lire : équilibre, beauté, harmonie [*cf poème intitulé « A la musique »]

-                                                                                                                                                                     la beauté visuelle ! → « carcasse superbe » (oxymore) Baudelaire a été critique d’art. Aussi ne faut-il pas s’étonner de le voir évoquer l’art pictural au quatrain VIII (« formes » « ébauche » « toile » « artiste ») Ce qui séduit ici totalement le lecteur, c’est cette sorte de scénario à l’envers : le tableau redevient ébauche.

L’artiste serait celui qui peint un souvenir, autrement dit qui puise son inspiration dans le passé.  Baudelaire lui-même a écrit « la vie antérieure » et évoque bien souvent la mémoire, les souvenirs. Le terme « un rêve » suggère aussi que l’artiste peut à l’infini, au gré de son imaginaire, créer, recréer la réalité ; pourquoi ne pas créer un Idéal, une réalité sublimée ? Le poète n’est-il pas celui qui crée ? (poesis = création en grec) une autre réalité par les mots ?  C’est exactement ce qui se passe ici. Baudelaire recrée par son souvenir et par les mots, l’image de la charogne ; mais son poème exprime la métamorphose du cadavre à l’aide de rimes, rythmes, métaphores ou comparaisons suggestives à chaque quatrain ou presque si bien que, sans cacher l’horreur de la réalité, il crée à partir de celle-ci une autre beauté, une vision esthétique. C’est cela l’ART.

On peut dire que Baudelaire montre ici le lien entre le baroque (images choquantes, plaisir d’évoquer les éléments les plus mobiles comme le feu, l’eau, l’air ; goût pour la métamorphose ; car les baroques considèrent le monde comme en perpétuelle mutation) et le symbolisme même si trois siècles séparent ces deux mouvements. [En pratiquant la synesthésie (tous les sens évoqués ensemble), Baudelaire établit des correspondances horizontales [ex : « larves » (= mouches, donc AIR) « qui coulaient » (eau) « une vague…en pétillant ») (eau→feu) etc] très appréciées du symbolisme] mais le symbolisme est ici surtout présent dans la superposition entre Dieu (ou la « grande Nature ») qui crée à l’infini et l’artiste qui recrée à sa fantaisie.

  1. La justification d’un souvenir

 

  1. Perspective effrayante et incontournable : la dissolution physique de la beauté.
  2. Mais finalement ce poème est un discours amoureux, malgré les apparences puisqu’il traduit la foi en la permanence de l’amour.

 

  1. La fatalité de la mort qui dissout toute beauté
  2. Les quatrains X et XI, s’ils ne montrent aucun changement de locuteur ni de destinataire, s’opposent à la partie précédente sur le plan temporel. L’imparfait descriptif cède le pas au futur « vous serez » « vous irez » « qui vous mangera » à valeur catégorique.
  3. Le poète semble à la fois vouloir se convaincre et persuader celle qu’il aime : → « Et pourtant » « Oui ! », répétition de « vous  serez » ; emploi de l’exclamation au quatrain X.
  4. Il est en effet, bien difficile d’admettre lorsqu’on est jeune et belle qu’on finira comme la charogne ; il l’est également de concevoir  ainsi l’avenir de celle que l’on aime et désire ! le rapprochement est donc effectué par le poète de trois façons différentes :
  • La comparaison explicite « vous serez semblable à » « telle vous serez »
  • La juxtaposition de l’infâme destin et de la beauté présente

Termes péjoratifs « cette ordure » / « Etoile de mes yeux », et hyperbole « cette horrible infection » / « soleil de ma nature », et aussi « moisir parmi les ossements » / « la reine des grâces » et enfin « la vermine » / « ma beauté »

  • Le chiasme v 37-38 / v 39-40 / v 41 / v 42-43-44

                               -                +            +         -

Et d’une certaine façon : v 45 / v 45 / v 46 / v 47-48

                                         +            -         -               +    

  1. Certes, la beauté est destinée à disparaître :

« étoile » « soleil » → « sous l’herbe »

« la vermine qui vous mangera »

 

  1. Mais l’amour demeure.

 

  1. L’amour du poète s’exprime par le « vous » solennel, déférent.

Les apostrophes → affectives: « mon âme » (v 1) « mon ange et ma passion » (v 40), interjection « Ô » (v 41 et 45)

→ admiratives (laudatives) et hyperboles déjà relevées

  1. L’emploi du « nous » exprimant le couple (v 1 et 34)
  2. La métaphore étonnante qui transforme la vermine en adoratrice !
  3. La conclusion triomphante : « Alors », l’impératif « dites » à valeur catégorique ; l’exclamation
  4. Le verbe garder qui s’oppose à toute idée de destruction [un peu comme le « je demeure » d’Apollinaire dans « Le Pont Mirabeau » , où le poète voit le temps détruire l’amour de sa partenaire alors que lui conserve son amour]
  5. Ainsi, le poète demande à la femme aimée de tenir un discours dans le futur lorsqu’elle  sera morte, discours de foi en la permanence de l’amour du poète. Le passé composé peut signifier : jusqu’à ce que je meure à mon tour. On peut l’interpréter aussi comme : j’ai gardé éternellement, même après la mort.

Même si l’on pense que le poète, en fait, s’adresse bien sûr à celle qu’il aime pour lui exprimer simplement qu’il l’aimera jusqu’à sa mort, comment ne pas penser à la philosophie platonicienne ayant trouvé un écho favorable auprès de grands artistes comme Baudelaire ou Proust ? La femme aimée s’éteindra, mais l’Amour pour l’Idéal dont elle était le reflet, lui restera. On comprend mieux alors l’expression « essence divine de mes amours décomposés »

 

 

Conclusion : ce poème très riche nous a permis de mieux cerner l’âme baudelairienne. Tiraillé entre Eros et Thanatos, nourri de ses souvenirs, assoiffé d’Idéal, Baudelaire [alchimiste-poète] transforme l’ordure en or. S’il révèle ici des liens profonds qui unissent le symbolisme au baroque, il témoigne d’un amour de la beauté,  qu’il partage avec les Parnassiens de son époque. Enfin, s’il semble utiliser comme certains poètes de la Pléiade et surtout certains poètes précieux, la « pointe » ou la « chute » (trait d’esprit, qui surprend à la fin d’un poème (d’amour)), ce n’est pas par simple jeu littéraire. L’émotion et la pensée platonicienne du poète transparaissent ici à notre avis de façon irréfutable.

Les passages entre crochets […] sont à garder pour l’entretien.

rédiger par Antony

Commentaires (1)

1. Émy 10/05/2011

Une analyse parfaite, moi je dis chapeau ! Tu m'as permis d'éclairer les points du poème qui restés encore sombre à mes yeux. Merci !
@ ++

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